mercredi 25 janvier 2017

Lucarnes : " Désespoirs "

Désespoirs

Le regard perdu, le rouge aux joues, les oreilles en surchauffe, Marie-Paule, la quarantaine, tournait en rond dans son somptueux appartement de Montmartre.
Depuis le départ de son mari pour goûter à des charmes plus juvéniles que les siens, chaque soir, elle s’enfiévrait de désespoir mais surtout de rasades de whisky. Le rude couperet de la trahison du temps s’était abattu sur sa vie.
Seule, abandonnée par ses soi-disant amis, elle n'avait que son miroir comme interlocuteur. Mais contrairement au conte de Blanche-Neige qui répondait aux questions de la marâtre, le sien restait dans le silence, ne lui reflétant qu'un pauvre visage ravagée par la tristesse.
N’en pouvant plus, au bord de la dépression, le besoin d’entendre une voix, un son humain, une parole, ce besoin fut tel, qu’elle composa au hasard un numéro de téléphone. La manœuvre guidée par une main tremblante fut périlleuse, mais après plusieurs tentatives, elle réussit.
***
Il sentait mauvais dans son beau costume froissé.
Au chômage depuis un an, la terrible descente dans l’enfer de la rue fut inévitable.
Les hôtels même minables étant trop chers et les foyers, hélas, soumis à une dangereuse promiscuité , depuis trois mois, il avait élu domicile dans sa voiture.
Parfois, avec honte, dans des coins mal-éclairés, il faisait l'aumône. Après un détour rapide à la soupe populaire, il fouillait dans quelques poubelles à la recherche de tout et de n’importe-quoi.
Avec son état lamentable il n'osait plus se présenter dans les agences de recrutement:
« Votre âge monsieur, votre âge... », l'infernal refrain de la cinquantaine. Sans compter les regards suspicieux des recruteurs qui n'osaient lui faire des remarques sur son physique négligé.
Sa femme et ses enfants gobèrent le soi-disant voyage à l’étranger pour une grosse affaire.
Histoire de nos jours presque banale en sorte.
Le seul objet qui le rattachait à la société était son téléphone portable, il sursauta quand, à minuit, la sonnerie retentit.
Curieux, il décrocha.
À l'autre bout du combiné la voix d'une une femme avinée le supplia pour qu'il lui parle.
Bien élevé, avec calme et gentillesse, il lui parla de la vie, du soleil, du plaisir d'être sans attache, indépendant.
Intuitivement il sentit la pauvre femme dans un désespoir proche du suicide, il trouva des mots amusants, inventa des blagues pour, enfin, l’entendre rire.
Quarante-cinq minutes après, la femme lui dit d'une voix plus claire:
- « Monsieur, quelle chance vous avez, votre bonheur est vraiment communicatif, merci, merci... au revoir.»
Le regard humide, l’homme raccrocha. 

M.T

6 commentaires:

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    1. Merci, il y a des situations dans lesquelles nous pouvons tous, nous trouver un jour ?

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  2. Un texte très émouvant et qui semble réel !!! Comme quoi deux âmes en peine peuvent s'épauler et rebondir (qui sait !!!).
    GROS BECS mon Tonton Mitch'

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    1. Merci Marité, oui,la vie est, parfois, comme un jeu de dominos, à la fin quel sera le bon numéro?
      Bise

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  3. j'ai du faire une fausse manœuvre !
    je parlais d'illusions croisées...

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    1. Hé... Sic: "une illusion cache toujours une illusion plus grande...s'en est désespérant"
      Mais... cela se tiens, illusions, désillusions , il y a toujours l'envers d'un espoir,d'une vison de l'avenir !

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