vendredi 14 août 2009

Lucarne :La serveuse


La Serveuse 


L’homme , la quarantaine, assis dans un coin du somptueux café , buvait tranquillement.
Son regard jusqu’alors perdu dans le vide ne prêtait attention à aucune des allées et venues. Chaque jour, et ce depuis plusieurs mois , il s’installait, commandait machinalement une consommation, regardait la pendule, quelquefois jetait un coup d’œil distrait aux premières pages des journaux, puis lourdement retombait dans sa rêvasserie.
Sa vie, une enfance miséreuse à la campagne mais pas dramatique au sein d’une cellule familiale peu instruite.Des difficultés à l’école car son intelligence assez simpliste ne lui permettaient pas de tout comprendre et surtout de retenir les cours. Puis une juvénilité tourmentée par des désirs non assouvis auprès de jeunes filles plus amusées à l’aguicher qu’à le séduire. Un rude service militaire obligeant une vulgaire proximité qui le gênait sans cesse. Enfin, et pour couronner le tout, un mariage raté. Six mois après une union arrangée par deux familles, la jeune femme s’enfuit avec un ouvrier agricole de passage, du Pagnol, quoi.
Il était monté à la ville la plus proche, Toulouse, pour mieux se perdre dans l’anonymat.
L’homme, assis dans un coin du café, n’avait plus goût à la vie. Depuis longtemps le moindre désir n’était apparu ou n’avait même pas frissonné au creux de son corps. Attendre que le temps passe, attendre, seulement attendre.
Ce qu’il remarqua en premier ce matin-là, ce fut la silhouette, tendre, gracile, dans un petit tailleur noir comme en portent le plus généralement les serveuses. Il la suivit machinalement des yeux : dix-huit,vingt ans, le visage un peu pâle, un regard clair, une coupe de cheveux foncés à la garçonne, des chaussures noires un peu trop grosses, des jambes d’adolescente, gainées de bas sans qualité.
« Tiens, se dit-il, cela change des vieux serveurs habituels. »
En fait, il ne s’était même pas aperçu que c’était elle qui l’avait servi, car la modestie de la jeune fille était quasiment invisible au commun des mortels. Et c’est cette qualité qui, le lendemain, le fit revenir un peu plus tôt que d’habitude.
Le café à partir de midi faisait restaurant, et il n’avait jamais, quand il venait, dépassé le cap des onze heures trente. Arrivé vers dix heures, il repartait vers onze heures,onze heures quinze, toujours dans cette espèce de rêverie figée .Le lendemain, à neuf heures trente, il s’installe dans un coin et pour la première fois depuis des mois, un léger plaisir l’envahit. Le plaisir de voir, le plaisir de poser les yeux sur un être pourtant, se dit-il «assez insignifiant. »
Un instant passe. Elle arrive, bien droite, un sourire aux lèvres :
-  Vous désirez ? 
- Un café bien chaud, s’il vous plait. 
- Bien. 
Elle revient trois minutes après.
-  J’ai chauffé la tasse.
-  Merci. 
Le visage encadré d’une chemise blanche au col trop large s’éloigne et commence à installer nappes et couverts pour le service de midi. Les gestes sont gracieux, appliqués, et quand elle pose les assiettes sur les nappes, la délicatesse du mouvement est naturelle. Il est midi moins le quart, l’homme se lève et retourne d’un pas lent chez lui, l’ombre de la serveuse en tête.
Le soir, allongé dans l’obscurité de sa chambre, impossible de trouver le sommeil.
Quel est cet attachement soudain vers une personne inconnue, d’apparence quelconque. Le plaisir de voir ? Aucune explication raisonnable ne pût le satisfaire. La seule conclusion se dit-il « est le plaisir de penser qu’elle existe, que demain je pourrai lui commander une consommation, de la voir et d’imaginer qu’entre eux il existe un lien, invisible, presque audacieux. »
Le rituel devint quotidien, quelques mots furent échangés sur le travail, la fatigue, mais sans plus, car une grande pudeur empêchait l’homme de franchir la barrière clientèle service et familiarité.
C’est alors qu’un curieux déclic se fit dans la tête de l’homme, un déclic dangereux, le déclic d’une folle imagination.
Rien de plus dangereux que ce mécanisme pour cet homme qui n’avait réussi en rien, et qui d’un coup découvrait quelque chose, en l’occurrence un être humain, tout comme un amateur d’art découvre un tableau, une statuette et en tombe amoureux sans savoir véritablement le pourquoi : contours, couleur, mouvements, formes, vibrations impalpables ?
Il commença à imaginer que, peut-être, il la rencontrerait dans un lieu autre que le café, il lui parlerait, elle se confierait, une tendre amitié se nouerait.
Et puis son imagination s’aiguisa, alla plus loin. « Pourquoi cette jeune serveuse« ne serait-elle pas un jour son amante ? »... Mais... rapidement, il repoussa cette folle hypothèse, car sa moralité cadenassait toute situation non conforme aux bons usages, mœurs enracinées dans l’enclave familiale de son enfance.
Alors, lâchement, il revint à la condition d’observateur se contentant uniquement du plaisir des yeux.
Pour se justifier, se dit-il, « Nous avons tous en nous, cet instinct du chasseur. » Il avait raison. Cela peut être dans l’art, dans l’amour de la nature, des safaris photos, ou à balles, et cet instinct de chasseur se transforme selon les individus en contemplation, en admiration, en désir, en envie, en possession.
Dans son cas, cette fille était comme une œuvre statufiée vivante, il avait bonheur à la regarder.
Lui qui ne mangeait jamais au restaurant, il osa même un jour venir prendre un repas. Comme un tendre communiant quitte à en être ridicule, il se para de sa plus belle chemise, il sortit de la naphtaline son funeste costume de marié. Coiffé et rasé de près, le cœur battant il se trouva devant le restaurant. Il fit quelques pas en long et en large près de la vitrine pour savoir vers lesquelles des tables la serveuse officiait.
Ayant repéré une table vide, comme si rien n’était, il entra et s’installa.
Il passa un peu plus d’une heure dans la satisfaction la plus totale.
A chaque plat emmené, il contemplait la grâce des mouvements, le sourire engageant et même les phrases banales comme « Que désirez-vous ? Vous avez fini ? Un peu plus de pain ? Un dessert ? Un café… bien chaud ? » .Ces quelque mots chantaient à ses oreilles comme des mots d’amour.
Le repas fini, l’ultime phrase lui chauffa un peu plus le cœur quand elle dit :
- « Je vous offre le café car il me semble qu’il n’était pas assez chaud. »
L’homme rougit de confusion, paya et dans ses beaux habits du dimanche, rentra chez lui.
Les jours qui suivirent, par réflexe il s’abstint de revenir, craignant de par sa trop grande assiduité d’être le client importun.
Et puis un jour, plus de serveuse. Il eut beau revenir chaque jour, il eut beau passer et repasser devant le café, pas trace de la silhouette convoitée.
Il prit la décision de venir déjeuner à midi pour faire bonne figure. Un vieux serveur rochon s’occupa de lui et quand, après un grande respiration, il se permit de lui demander d’un air détaché 
- Qu’était devenue la jeune fille qui… 
Il ne put finir sa question.
La réponse fut brutale :
-  Céline ? Partie chez elle à la campagne… pour se marier… 
-  Se marier ? Si jeune ? 
-  Le polichinelle dans le tiroir, vous connaissez ? 
Non, cette expression le choqua.
-  Enceinte, quoi… 
-  Ah bon ! 
-  À la campagne, vous savez… 
Non, il ne savait pas.
L’homme changea de café et se renferma dans ses rêvasseries.


M.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire