lundi 24 août 2009

Lucarne :La fille du 22


Pour descendre en ville, à chaque fois que je prenais le bus, je la voyais. La peau blanche, les cheveux noirs, un profil de déesse grecque, une merveille.
Au beau milieu des nombreux usagers, marmoréenne, elle se tenait bien droite, ne regardant ni à droite, ni à gauche, ses magnifiques yeux sombres fixes, comme plongés dans un rêve lointain.
Je m’amusais à voir le manège de la gente masculine qui, profitant des secousses dues à la conduite saccadée du chauffeur, doucement, mais sûrement, tentait de s’approcher au plus près de cette beauté afin de plonger leur regard dans un superbe décolleté qui faisant entrevoir  un adorable buste aux proportions proches de l’idéal. Y avait il d’heureuses mains locataires de ce lieu de perdition ?
Nous descendions au même arrêt : « Saint Georges »
Les jours passaient. Un matin, en arrêt côte à côte devant le passage pour piétons, je me permis de lui demander quel travail elle faisait.
Sans même tourner la tête vers moi, d’une voix agréable,  elle me répondit sans trop de précision :
-« Je suis vendeuse .»  Je n'insistais pas .
Ce fut tout car elle me devança rapidement me laissant admirer ses formes callipyges confinées sous une robe en fin coton noir.
Puis, je l’oubliais comme on oubli un doux fantasme inaccessible.
Un jour , sous le doux soleil matinal,  tandis que je sirotais mon café italien, je vis arriver la fille du 22 s’installer à quelques tables de la mienne… et… oh ! Stupeur, un par un, chemise ultra blanche ,pantalon noir et cravate assortie, les garçons de café qui fumaient leur clope en attendant les clients, vinrent lui faire la bise ! Je la sentais frémir sous chaque effleurement, sous chaque marque de tendresse .Je voyais ses soyeuses narines palpiter au moindre contact. Un léger halètement soulevait sa poitrine. La fille du 22 ronronnait.
Les garçons repartis à leur travail, comme perdue, elle tournait son charmant visage de tous côtés. Exit la statue .Que cherchait elle ? Son regard chaloupait ostensiblement vers les pingouins cravatés qui, plateau sur le bras, s’affairaient auprès de clients pressés.
Je sentis monter du plus profond de mon ventre un sentiment de jalousie. Elle n’était plus la même, oublié la vertébrale raideur du trajet matinal. Terminé le regard perdu dans le vide. On devinait comme un plaintif au secours intérieur. La captivante poupée devenait chair humaine.
Je fulminais intérieurement de ne pas être comme un de ces lécheurs de pommes de garçons de café, un bon samaritain doublé d’un profiteur privilégié.


M.T

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